Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 15:00

 

«Aucun vers n'est aussi lourd que le vers de Baudelaire, lourd de cette pesanteur spécifique du fruit mûr sur le point de se détacher de la branche qu'il fait plier...Vers sans cesse fléchissants sous le poids des souvenirs, des ennuis, des chagrins, des voluptés remémorées. Ce poids, c'est celui d'une expérience accumulée : on dirait par moments qu'il y totalise, avec naturel, non pas seulement le sien, mais aussi l'acquis désabusé de toute l'espèce ; quel autre poète pourrait écrire, comme c'est le cas, sans ridicule "J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans." Ses vers sont de tous les vers ceux qui invitent le plus souvent à se les redire les yeux fermés...»

Julien Gracq - En lisant en écrivant - ed. José Corti


     


Spleen : J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
— Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.
 
Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
— Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

 

Charles Baudelaire 1821-1867

 

Portrait de Baudelaire jeune par Emile Deroy
(1820 - 1846).

Il a été élève de Delacroix et ami de Baudelaire.


J’aime les promenades littéraires de Julien Graq, surtout lorsqu’il s’agit de promenades dans les poésies de Baudelaire.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by La dilettantelle - dans J'ai vu - lu - entendu
commenter cet article

commentaires